Le xénogenre n’est pas un simple mot de plus dans le lexique de la diversité. Il bouscule, interpelle, invite à réévaluer les frontières, celles du genre et, plus largement, celles de l’humain. Né sur Internet au début des années 2010, ce concept s’est imposé comme refuge et tremplin pour celles et ceux qui ne se retrouvent nulle part ailleurs.
Nombreux sont ceux qui se tournent vers des figures animales pour exprimer une identité intérieure, là où les cases classiques restent muettes. Les thériens en sont l’exemple le plus frappant : ils revendiquent un lien intime avec une ou plusieurs espèces animales, sans jamais prétendre se transformer physiquement. Cette démarche met en lumière la robustesse des normes de genre, tout en révélant leur porosité. S’identifier à un animal, c’est souvent questionner de front l’architecture sociale qui enferme l’identité dans deux cages bien distinctes.
Comprendre la diversité des identités de genre au-delà de la binarité
La non-binarité s’affiche désormais comme une remise en cause directe de la binarité homme-femme, solidement ancrée en France. Réduire la pluralité des genres à un simple duel, ce serait passer à côté d’une réalité mouvante. Un sondage Ifop de 2020 indique que 22 % des jeunes adultes en France se définissent comme non-binaires. Deux ans plus tôt, 13 % des 18-30 ans interrogés par 20 minutes n’avouaient d’affinité ni pour un genre, ni pour l’autre. Difficile, donc, de parler d’une minorité timide ou d’une figure unique.
Pour illustrer cette richesse, voici plusieurs exemples d’identités rencontrées au sein du spectre non-binaire :
- Certains cheminent librement entre différents genres et se reconnaissent dans la notion de genderfluid.
- D’autres préfèrent abolir totalement le concept de genre et se revendiquent no-gender.
- Il existe aussi celles et ceux qui s’amusent à brouiller toutes les pistes, à l’image de Kevin, qui adopte une démarche androgyne et déjoue les attentes sur l’expression du genre.
Cette mosaïque, souvent placée sous l’étiquette transidentité, couvre une diversité de réalités : personnes transgenres, transsexuelles, transsexuels. Les intersexes, quant à eux, viennent encore rebattre les cartes du genre en se situant hors des cases biologiques. Même le numérique s’adapte : Facebook propose depuis 2014 plus de 50 options de genre. Cette dynamique pousse encore plus loin que la notion de transidentité, ouvrant la porte à des trajectoires identitaires aussi variées qu’imprévisibles.
Le langage, en revanche, avance à petits pas : chaque pronom, chaque formulation devient matière à débats quotidiens. Cette pluralité d’expériences éclaire les limites d’un système qui peine à dépasser la dualité de genre, tout en initiant une réflexion urgente sur la complexité de l’expression de genre.
Xénogenre et thériens : de quoi parle-t-on exactement ?
Avec le xénogenre, le genre s’aventure là où les catégories traditionnelles s’effacent. Tiré du grec « xéno » (étranger, autre), ce terme regroupe des identités qui s’inspirent des animaux, du végétal, d’éléments abstraits ou même d’univers de fiction. Le genre devient alors un espace d’expérimentation qui n’a plus grande chose à voir avec les repères humains ordinaires.
Ce mouvement ne se contente plus de marges confidentielles. En 2021, le festival xénogenré réunit à Messana une centaine de personnes venues d’horizons divers. Au même moment, TikTok fait exploser le hashtag #xenogender, déjà visionné plus de 56 millions de fois. Chacun s’empare de l’imaginaire : avatars numériques, créatures mythologiques, animaux bien vivants. Ariel 136, par exemple, se définit comme gobelin et se revendique korrigan, instaurant la confusion entre humain et non-humain.
Autre terrain d’expression singulier : la mouvance des thériens. Ces personnes se sentent liées à des animaux, qu’ils soient réels ou fantastiques. Pour certains, il ne s’agit pas seulement de rêver : accessoires, oreilles, ou queues diffusent leur identité au quotidien. Ensemble, les xénogenres et les thériens dessinent un univers où le langage du vivant, de l’inventé et de l’inhabituel offre de nouvelles façons de raconter le genre sans repasser par la case binaire.
Animaux et symboles : comment l’imaginaire enrichit l’expression de soi
Dans l’expression de genre non-binaire, la figure animale occupe une place de choix, portée par la création artistique, la fiction, mais aussi les revendications collectives. En Espagne, le collectif Neurodungeon, créé par Yessi Perse et Kaverna, en fait le moteur de sa pratique hybride et militante. Leur démarche, imprégnée d’inspirations puisées dans le Manifeste Xénoféministe, mêle technologie, fictions et remise en cause des conventions. Sur scène, leurs personnages brouillent toutes les frontières : humains, animaux, créatures inclassables. Hildegarde, une des figures du groupe, incarne ce refus affiché du découpage imposé.
Sur les réseaux sociaux aussi, l’animal devient un médium puissant pour se rendre visible. TikTok fait émerger le hashtag #xenogender et propulse #nonbinary au-delà de 5 milliards de vues. On y retrouve des personnes qui s’affichent avec des oreilles de chat, une queue de renard, des masques, des allures hybrides. Ce ne sont pas de simples jeux ou costumes : c’est une manière très concrète de donner forme à une expérience du genre qui ne ressemble à rien d’attendu.
Les choix animaux varient énormément selon ce que chaque personne porte en elle. Plusieurs préfèrent les caméléons, les papillons ou les corbeaux pour décrire leur fluidité ou leur capacité à se transformer souvent. D’autres choisissent le loup, le serpent ou le cheval, incarnations de la marginalité ou du changement. La portée de ces symboles dépasse largement l’esthétique : il s’agit de contester la normalisation, de mettre en lumière l’arbitraire des règles sociales, et, pour certains collectifs comme Neurodungeon, de dénoncer aussi l’influence économique des géants du web. L’animal devient ici l’outil d’une poésie rebelle, et parfois, d’une véritable stratégie de libération collective.
Vers une meilleure acceptation des identités non-binaires et de leurs expériences
La reconnaissance sociale des personnes non-binaires commence à émerger, mais le parcours n’est pas sans embûches. Morgan, Lux, Laure, Cé, Ange : chacun·e raconte une expérience du genre unique, loin du simple duo homme/femme. Le documentaire Infrarouge leur donne la parole, dévoilant des trajectoires composites et des désirs d’autonomie. Perséphone, par exemple, considère la non-binarité comme une façon d’échapper à la pression du groupe et de dessiner soi-même ses marges.
Le langage représente l’un des plus grands défis. La grammaire française, genrée à l’extrême, complique la création de pronoms et d’accords neutres. Malgré cela, plusieurs options commencent à percer : iel, ille, ol. Certains font alterner masculin et féminin dans leurs phrases, d’autres inventent leurs propres formules. L’expression de genre se transforme aussi en un terrain d’avancées linguistiques, tout aussi politiques que personnelles.
Pour mieux saisir les marqueurs de cette évolution, voici quelques aspects clés qu’il faut retenir :
- L’émergence progressive des pronoms neutres, iel, ille, ol, qui donnent un espace aux identités qui rejettent l’assignation homme/femme.
- Des récits pluriels comme ceux de Morgan, Lux, Laure, Cé ou Ange, portés dans des documentaires ou des initiatives publiques, qui rendent compte de parcours réellement diversifiés.
- La visibilité grandissante des expériences non-binaires sur nos écrans et dans l’espace public, qui contribue au changement de regard sur le genre.
Karine Espineira, cofondatrice de l’Observatoire des Transidentités, insiste sur cette profusion d’identités non-binaires. À l’appui, le chiffre de l’Ifop : aujourd’hui, 22 % des jeunes adultes en France revendiquent un genre en dehors des catégories attendues. Les évolutions sont là, mais les usages de la langue, les images collectives et la reconnaissance officielle restent à réinventer.
On ne range pas la diversité des genres dans des compartiments bien fermés. Cette réalité, multiple et inventive, n’a pas fini de surprendre, et de s’imposer, pas à pas, dans notre imaginaire commun.


